Existentialisme spirituel

Relativité de la conscience

Au départ, me semble-t-il, arrive la conscience. A un moment donné, sans forcément savoir pourquoi, je prends conscience d’une situation, d’un événement, d’une sensation qui apporte un éclairage nouveau. Ce surgissement ne fait pas forcément suite à une interrogation précise mais plutôt à un fond intérieur de questionnement. Pourquoi maintenant et pas avant ou après alors que ce que révèle ma conscience n’est pas nouveau ? Mystère.

Il se peut qu’un fait particulier ait titillé mon attention. Mais qu’un détail alerte ma conscience ou non, il existe un terrain, un domaine en moi qui s’éclaire, alors qu’avant, il ne l’était pas.

Ce terrain précède la conscience qui n’est donc pas l’élément premier de ma lucidité. Ma conscience n’est donc pas absolue mais relative et cette relativité est importante. Elle se déclenche d’une manière que je ne maîtrise pas et qui semble interférer avec quelque chose au fond de moi dont je n’ai pas conscience et que justement la culture appelle : « inconscient ».

La conscience apparaît encore moins absolue quand on compare ce que plusieurs humains pensent de la même situation. L’un dira : « C’est horrible ! » un autre : « Il faut positiver », un troisième, « moi je m’en fiche, le PSG a gagné », un quatrième, « J’ai ma conscience pour moi, je fais du bénévolat ». Insistant sur cette variété d’opinion, on est très fier de notre diversité sans observer que cette diversité repose sur un invariant : chacun apprécie la situation en fonction d’un critère intérieur, le plus souvent inconnu. Si plus tard, les mêmes personnages vivent des situations ou des états différents, cela pourra changer leur manière de voir.

Un critère intérieur caché en nous a donc une grande influence sur la qualité de notre conscience. La teneur de la conscience et son apparition lui semble liées. En général, on ne s’aventure pas dans ces zones d’ombre intérieures car on ne peut y aller avec des mots. Seules les sensations s’y repèrent mais elles exigent une approche autre qu’intellectuelle et cela est déroutant. Se connaître n’est pas qu’une histoire d’analyse. L’existence s’exprime beaucoup par le senti.

Ma conscience doit donc prendre en compte qu’il existe en moi une force qui influe sur la qualité de mon existence puisque la manière dont je vois les choses est en partie dépendant d’elle.

Le violent, le peureux, le jouisseur, l’ambitieux, le dévot, le sage, etc., chacun justifie son approche du vivant en prétendant qu’il est comme ça, que c’est sa nature. Au besoin, il s’opposera aux autres s’il se sent remis en cause dans ce qu’il est. Mais il est probable que s’il était né dans une autre famille, ou à une autre époque, s’il avait eu un autre parcours, s’il avait rencontré d’autres personnes, affronté d’autres épreuves, sa nature serait différente. Ce que nous appelons persontalité est donc aussi le résultat de notre passage sur terre et dépend beaucoup des circonstances. Pourquoi alors s’y accrocher aussi fortement qu’un naufragé au débris du bateau ? Ne perdons pas de vue que ce que nous sommes est grandement le fruit du hasard dans la mesure où nous ne l’avons pas choisi car pour choisir, il faut connaître et nous serions bien en peine de déterminer avec précisions ce qui nous constitue.

Une personnalité relative

Cette conclusion vient du constat que beaucoup de ce qui se passe autour de moi s’imprime en moi. Très rares sont les personnes que les grands faits ne touchent pas -Les informations journalistiques ou télévisuelles sont pleines de bombes émotionnelles qui façonnent notre sensibilité donc notre personnalité – autant que ceux du quotidien. L’insensible me semble le mutilé de trop. J’exerce maintenant ma conscience sur cette sensibilité à toutes les informations qui m’environnent mais je me dis que cela se produit depuis que je suis sorti du ventre de ma mère et sans doute avec encore plus d’intensité qu’aucun filtre intellectuel ni aucune expérience ne venait en atténuer les impacts.

La personnalité est donc un assemblage dont j’ai tardé à prendre conscience, assemblage qui s’est imprimé en moi en fonction de mes différents héritages. On connaît l’héritage génétique que transmettent les ascendants, et l’héritage culturel, de la société. Ils sont fondamentaux mais n’expliquent pas tout, et notamment pourquoi je suis une sorte d’éponge très sensible aux influences extérieures. Ils n’expliquent pas non plus ce besoin de comprendre, faculté qui au-delà de notre diversité, nous est commune.  Je précise que n’ayant pas une démarche de persuasion mais de réflexion, je ne commenterais pas les interprétations apportées par les différentes branches de la culture parce qu’elles me semblent limitées ou tronquées : Deux mille cinq cents ans après la fameuse maxime : « Connais-toi ! » l’humanité reste largement dans l’ignorance de ce qui la constitue.

A partir de là, on entre dans un domaine que je qualifie volontiers de « sacré » : Chacun attribue à sa conscience une raison, une origine qu’il a forgée au cours de sa vie et qui vient de ses profondeurs. Cela ne se discute pas plus que la teneur de notre intimité. Vouloir avoir raison contre l’autre dans ce domaine me paraît « sacrilège ». Quand il m’arrive encore de céder à la polémique, je ressens comme si j’avais tenté de violer quelqu’un.

Personnellement, je vois dans cette origine et cette raison, la présence du divin, la trace du Sublime.

Cependant, notre choix d’une foi (ce qui est mon cas), d’une philosophie, d’une psychologie, d’une idéologie n’est pas non plus absolu. Il dépend de tout ce que nous avons accumulé secrètement en nous et qui vit sous différentes formes : pensées mais aussi émotions, sensations, valeurs, etc. Ce que nous appelons ‘‘moi’’.

Je crois que la conscience représente la rencontre à un moment donné de cet élément extrêmement typique, extrêmement unique de l’individu avec notre fond commun humain –  ce que nous partageons avec toute l’humanité,  ce qui fait que nous ressentons, que nous avons besoin de comprendre –  qui a été alerté par un fait, un événement, une situation, extérieurs (faits internationaux) ou intérieurs, (parole, attitudes, gestes).

Rencontre avec soi

Cette rencontre, nous n’en sommes pas maître mais plutôt dépendants. Elle se décide en fonction de critères que nous ne connaissons pas car, à ma connaissance, aucune science, philosophie, sagesse n’en a décrypté les fonctionnements, l’état du monde le montre. Cette rencontre a sans doute une logique mais pour l’instant, elle nous est inconnue.

Personnellement, je me contente de mettre bout à bout plusieurs choses : Des intuitions, c’est-à-dire des surgissements de conscience qui viennent de je ne sais où ; une vie profonde qui anime mon existence sans que je puisse en déterminer le moteur ; et des sens, notamment la vue et l’ouïe qui perçoivent le monde à travers des filtres avec lesquelles mon intériorité se protège du monde.

Mes sens peuvent évoluer, s’ouvrir ou vau contraire se fermer, en fonction de … quoi ? En fonction je crois, de ma soif de vie, de mon appétit de vivre. D’où viennent-ils ? Question délicate. Je ne le sais pas vraiment mais je constate que mes sens réagissent et se modifient en fonction d’un choix d’être : Fataliste ou évolutif, désespérant ou espérant, malheureux ou heureux, réaliste oui superstitieux, etc.

La conscience et après ?

Voilà, je viens de prendre conscience d’une chose qui était là sous mes yeux depuis longtemps et dont je réalise l’importance, tout à coup.  Cette prise de conscience ne produit pas les mêmes effets en fonction de sa nature. Si elle vient de ma part spirituelle (chez tout humain pas uniquement les croyants) elle est souvent exaltante et légère car cette lucidité n’est pas accusatrice, critique. Elle révèle, point, et elle est reçue comme une douceur.

Quand elle vient de la part mentale, idéologique, religieuse, elle peut prendre des teintes amères, vengeresse, angoissante. Si je découvre par exemple que j’ai été trompé, la part spirituelle accueillera cela sans douleur. Pour les autres parts, je peux en être très affecté. A l’inverse si l’on chante mes qualités, la part spirituelle évitera l’orgueil, une autre, non.

Que faire de cette conscience ? Rien ! répondent en chœur ceux qui en restent à la surface des choses. La conscience ne décide rien, elle montre, c’est tout. On peut s’en satisfaire, estimant que penser suffit pour être. Ce qu’on appelle « l’estime de soi », par exemple repose sur un mécanisme qui détermine que puisque j’ai conscience d’une chose, cela me rend plus vivant. 

Mais la conscience peut aussi interpeller notre volonté d’être. Cette conscience qui se manifeste est nouvelle. La manière dont je voyais les choses avant elle s’accommodait plus ou moins de mon inconscience. Cette nouvelle conscience appelle une nouvelle manière d’être qui n’est pas évidente car elle n’est écrite nulle part. Elle ne relève d’aucun modèle, d’aucune tradition, d’aucun schéma préétabli. Je sais fonctionner avec ce que je savais avant mais pas avec ce que je découvre. Ma conscience me place à l’orée d’une créativité fondamentale : se créer soi-même.

A ce stade s’exerce une faculté commune à toute l’humanité, au-delà de la diversité : Décider, faire des choix, c’est-à-dire changer… ou pas.

Prenant conscience d’un défaut qui affecte ma relation aux autres, par exemple mon égocentrisme, cette conscience qui révèle ce défaut ne va pas dire : « C’est simple, désormais, il suffira de réagir ainsi et ainsi… » Ma conscience s’arrête à la description, elle n’entre pas dans la faculté de choix. Il me faut aller chercher une volonté d’être. Cela requiert courage, réflexion, détermination car il n’est jamais facile de changer vraiment.

Je sollicite-là une des plus belles facultés humaines : la créativité. La culture vante la créativité artistique et technologique mais elle ignore ou méprise la créativité spirituelle, l’existentialisme qui consiste à faire de son existence le moteur choisi de sa personnalité : Ecouter sa conscience et appliquer à sa nature une énergie de modification qui va aboutir à une transformation de la personnalité ou transcendance.  Tout dépend d’une détermination existentielle : Qu’est-ce que je veux être ?

Cette dynamique n’est pas une loterie ou l’effet d’un hasard. Elle correspond à une des finalités de la vie : l’évolution perpétuelle. En écoutant ma conscience vraie – la « bonne conscience » ou la « mauvaise conscience » sont des détournements psychologiques- je me connecte à une énergie universelle qui anime tout.  Cette réintégration est saluée par des manifestations inénarrables : bonheur, sérénité, légèreté, liesses… A l’inverse le refus de se changer entraîne crispation, fermeture, détresse, esprit critique.

Ces deux choix : évolution ou non, correspondent à : oui ou non à la vie et déterminent ma nature et ma manière de voir les choses que Jésus avait magnifiquement synthétisé dans l’évangile de Matthieu : « la lampe du corps c’est l’œil. Si ton œil est lumineux tout ton corps sera lumineux mais si ton œil voit tout en sombre, quelles ténèbres en toi ! » La qualité de notre regard est un choix existentiel profond.