Vivant

Je suis Vivant

Je me réveille. Vivant ! Je vis. Cela est hors de toute description, de tout partage de mots ! C’est plus qu’une sensation. Je me sens habité par une douce et forte puissance, présente partout. Chez tout le monde et aussi dans cet univers dont je vois un détail de ma fenêtre. Depuis combien de temps ? Et pour combien de temps encore ?

Et moi, goutte vivante au milieu d’un océan de vie, son côté universel anime mon intimité.

Cela pourrait, devrait être une sorte de religion, mais sans culte, sans prêtres ni morale, sans textes sacrés, juste avec la force d’une immense reconnaissance de ce qu’il faut bien appeler un miracle : la Vie est partout depuis toujours pour toujours et en chacun. Ce vécu ne pourrait-il constituer la base d’une famille universelle et perpétuelle ? Nous, au milieu de milliards d’humains passés qui ont été comme nous sommes, de milliards à venir qui seront habités eux aussi par cette incommensurable vague.

Je vis et je ressens cela comme unique. Il me faut un effort intellectuel pour me dire que bien qu’unique, je partage cette présence avec tout ce qui existe dans l’univers. Et notamment huit milliards d’humains. Prodige : Cette vie nous attire vers les autres -nous nous y heurtons aussi parfois – et nous pousse à une vie collective que chacun vit de manière unique. Comment cela est-il possible ?

Comme pour toutes les grandes interrogations, la réponse dépasse la question. Se la poser est comme une échelle métaphysique qui nous aide à nous échapper de notre moi pour voir les choses de manière plus large.  Là se révèle une dimension de l’être que la vie courante ignore. Plus exactement, à chaque instant l’existence me donne la possibilité de me redimensionner mais mes sens, vue, ouïe notamment, sont formatés par l’usage ; ils ne portent plus qu’une fonction pratique. On appelle cela le réalisme.

Pourtant, quelle joie de sentir bien ce vent frais, cette aurore, cette légèreté quand mes sens sont dépassés et que se fait l’ouverture à la Vision, l’Audition, au Goût des choses.  Ce sont des facultés que la Vie a insufflées en moi. Elles représentent les outils de navigation quand l’Être se sent concerné par autre chose que les besoins organiques et psychiques. Par exemple le besoin de fraternité au-delà des affinités, le besoin de vérité qui dépasse les affirmations toutes faites, le besoin d’un bonheur comme matière pour créer des jours, tous nouveaux, le besoin d’amours de tout ce qui vit.

Ces besoins ne sont-ils pas ce qui permet de « faire passer la pilule » du matérialisme ? Notre nature métaphysique ne nous permet-elle pas d’échapper au réflexe de se réfugier dans le pragmatisme ?

Aujourd’hui nous considérons que seul le concret porte le vrai. C’est parce que nous avons laissé s’étioler notre ciel du dedans. Mais que deviendrait le vrai sans amour, sans joie, sans bonheur du partage, sans intuition, sans beauté, sans cette présence en nous dont la légèreté est un des traits de notre nature profonde ? Une froide théorie. Que serait le vivre ensemble sans ces émanations de l’au-delà du matériel et du pratique ?

Comment pourrais-je ressentir mon individualité ? Cette perception de la Ve irréductible à chacun, individualité non transférable, ce qui va alimenter une grande partie des activités humaines cherchant à partager ce joyau intérieur qu’est notre amour, joie, liberté, peine question, souffrance, pensée, foi, etc. sans lesquels finalement je ne serais qu’un légume ? Mais hélas aussi qui va alimenter le côté sombre de l’histoire dans notre besoin d’être puissant, reconnu.

La faim de pain et de plaisirs suffiraient-elle à titiller notre ouverture au-delà de soi, de ce qu’on pense, de nos habitudes pour découvrir le monde, laisser entrer la beauté, considérer la laideur, y appliquer une pensée pour les comprendre, s’en servir, les faire évoluer et aménager son environnement avec ? 

Je ne crois pas. L’intelligence pratique est en charge de notre corps et de notre mental. Mais qui se charge de notre âme » cette part de l’être au-delà des questions pratiques, matérielles, émotionnelles… ? Une Intelligence avec un grand I médiatrice entre ce que le monde a d’invisible et notre sensibilité. Une porte ouverte sur les grands idéaux et les grands sentiments humains, pourvoyeuse de bonheur ou de tristesse, de joie ou de peine, tête chercheuse du vrai, du juste, du beau, de l’équilibre, sas de l’intuition, de l’imagination…

C’est ce sixième sens qui donne à la vie sa teneur, boussole plus ou moins bien réglée qui oriente notre vie d’itinérants, sans cesse à l’affût de la découverte du paysage de notre existence. 

Je sais combien l’antagonisme de nos deux pôles, le pôle matérialiste chargé de la gestion du corps et de la psyché et le pôle spirituel, notre petite porte sur l’universel et l’éternel, combien cet antagonisme est perturbant. Souvent, je vis leur incapacité à se rencontrer en moi. C’est alors que je vais chercher une espérance forte pour me dire que tout sera possible si j’entends et développe la vie en moi.

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