Avant tout

Avant même le lever des minuscules rideaux de chair qui voilent le jour ;

Avant que l’éclat n’illumine les prunelles et ouvre dans la tête un chemin inédit ;

Que les muscles ne s’étirent, ne se détendent, reposés et avides de donner consistance au matin ; 

Avant que l’esprit ne s’empare du monde, ne lui dicte sa conduite ;

Avant tout ;

Au seuil des habitudes et des désirs, avant l’esquisse des mots, justes à l’orée de la vie qui renaît des épaisseurs nocturnes.

Mon âme ! Que le vide du monde, le plein d’infini, l’espace inviolé où se déploient les prodiges, se gorgent de l’Aurore !

Oh, Aurore espérée, tu n’es pas un moment, pas un rituel reprenant sa place après chaque marée de nuit ;

Tu n’es pas la phase d’un cycle immuable ; le point crucial d’attente d’une nature transie de rosée ;

Tu n’es pas la marque du jour qui déclenche l’horloge affairée d’activités brouillonnes ;

Tu n’es rien qui vienne et qui passe, laissant dans son sillage un souvenir pâli.

Qu’es-tu alors ? Qui prend place dans une définition ? Qui s’installe au cœur du langage et donne un sens au défilement machinal ?

C’est Impossible ! Comment la bouche te dirait-elle, qui mâchonne des paroles psalmodiées à l’utile ? Comment l’esprit t’envisagerait-il dans sa besogneuse fabrique des raisons ?

Et pourtant ! Comment se lever sans que ta chaleur n’illumine mon ciel ? Comment vivre sans que ta promesse ne ressuscite mon énergie terrassée par la fatigue cruelle des routines encensées ? Comment même oser attendre ton retour ?

Pourtant, chaque matin, le miracle se drape de virginité. Envahi par l’imprononçable, une vague d’amour gorge mes cellules d’un sang qui n’est pas rouge.

Oh Aurore aimée ! Matrice d’arc-en-ciel, couleurs qui tressaillent de pigments inouïs, sonorité divine imperceptible à l’oreille, où le cœur se recueille et s’enfle d’espérance ;

Tu viens, je deviens voile qui se grée, se gonfle d’une brise neuve et s’habille du rougeoiement de l’astre téméraire.

Son éclat redessine les chemins impossibles, retrace les routes oubliées dans les méandres des histoires humaines aux minuscules tumultes.

Charpentier du quotidien, mon vaisseau, œuvre complexe, se lance sur la houle du jour pour une autre traversée.

Un jour, fatigué des expéditions, les cales pleines de sagesses et d’épices existentielles qui façonnent son tissage de beauté et de résistance, le navire saillera vers des rivages inexplorés.

Il abandonnera sa coque aux récifs furieux des hommes ; la voile libérée des pesanteurs terrestres volera vers l’Aurore en fusion. Son aile se gonflera des sucs puissants de la Vie infinie.