le jardin universel

Je suis animé d’une puissante certitude : Je sens que ce jardin naissant est l’image d’un Jardin universel et éternel sans temps, sans limite qui a été appelé Éden. Il n’y a pas besoin de croire à quelque chose, de faire partie d’une religion, d’être mystique, d’avoir des tendances ésotériques, pour vivre cela.  De nombreux humains qui ne se reconnaissant pas dans ces appartenances, expérimentent ce bonheur de sentir une fluidité les animer, d’être en phase avec ce tout qui vit, ressentent par moment qu’aucune frontière ne vient poser un mur entre eux et le monde. Et ce vécu est d’une telle suavité, d’une telle légèreté que tenter de mettre des explications dessus – explications rarement reçues, d’ailleurs – risque de l’affadir, de le polluer. C’est l’expérience de l’unité. En soi, la vie est en harmonie avec son espérance, et autour de soi, la puissance de l’ego qui ramène tout à soi a été suffisamment maîtrisée pour ne pas interférer dans les relations qu’elles soient humaines ou naturelles. Tout va bien, la vie est belle au-delà de ce qu’on peut même mesurer, transmettre.

Cet état représente une nouvelle approche du bonheur, un bonheur existentiel, un bonheur réfléchi, qui se construit dans ma participation au mouvement d’évolution universel que je rejoins par mon propre changement. Ce bonheur se traduit par une perception de ce que pourrait être une humanité universellement heureuse si elle se dégage des freins qui l’en empêchent à commencer par les préjugés. Me dégageant des fausses certitudes du rationalisme, mon esprit déploie toute la panoplie de sa sensibilité. Ce n’est plus l’œil qui voit, l’oreille qui entend et la technologie qui pallie la faiblesse des organes; c’est la Vision, l’Entente qui reçoivent le monde en des dimensions inédites. Nanti de ces facultés spirituelles, tout ce qui vit, rajoute à ses caractéristiques matérielles une sorte d’intensité, de vibration qui s’infiltre directement en moi.

Cette vraie immersion dans la vie fait percevoir les réponses aux grandes questions intérieures que l’humanité se pose depuis des millénaires, montrant ainsi que j’ai trouvé ma place dans ce monde. Mais ces réponses ne passent pas par le mental. Cette description futuriste est une sorte d’anticipation, de promesse lointaine. Avant qu’elle ne se produise, j’en reste à l’humanisme ou à la foi incapable de transformer durablement ce monde, de faire advenir le monde auquel j’aspire.

Cela suffit à beaucoup de ceux qui vivent ce bonheur. Ils ont fait le ménage en eux, ont repoussé les tentatives d’égocentrisme, de préjugés, de conformisme, d’autosatisfaction, etc. Ils font l’expérience d’un humanisme, vigilant sur la qualité humaine. Beaucoup ressentent ce chemin qu’ils ont effectué dans le dépassement de leurs limites et leur confort comme un aboutissement ultime et ne trouvent pas utile de chercher à aller plus loin. Alors est-ce que cela suffit ?

Hélas, cela ne suffit pas car là aussi, certaines dimensions de la réalité viennent attaquer ce bonheur. Ceux qui dirigent les nations, ceux qui pèsent dans la vie des autres, et mesurent leur propre bonheur à leur soif de richesse ou de pouvoir quitte à spolier, exploiter, oppresser, toujours au nom du bien commun, ceux-là donc ne veulent pas ce bonheur, rare, exceptionnel car il vient contrecarrer leurs plans de domination. Et ils ont les moyens de l’éradiquer. A cette menace extérieure s’ajoutent des dangers intérieurs : la souffrance, l’angoisse, la peur peuvent revenir portées par la maladie, la violence, le hasard et faire basculer mon bonheur. 

Pour fonder plus durablement le Jardin d’Eden dans l’existence, il faut une action supplémentaire : celle du combat. Cette dimension existe partout dans le monde mais sous d’autres formes que la violence. Le monde contient déjà cette dimension de contagion, d’expansion, de conversion au bonheur qui est le vrai ciment de l’univers. Tout ce qui vit est destiné à ce mode d’être heureux universellement. Il est difficile de savoir comment le bonheur se propage dans les minéraux, les végétaux et les animaux. Il est plus facile de comprendre que tant qu’une partie influente de l’humanité ne se décidera pas à construire le bonheur universel, à trouver les moyens d’en convaincre ceux qui ne le connaissent pas ou qui luttent contre, le jardin intérieur de chacun sera en danger. Le combat pour le bonheur universel est la phase inévitable de consolidation et de maturation du jardin personnel mais aussi du Jardin d’Eden, du Jardin universel.

C’est dans cette condition que le Jardin d’Eden pourra refleurir. Je n’en ai qu’une approche vague et légère et au stade de l’humanité pour l’instant cela ne peut-être qu’une utopie. Mais la réplique du Jardin d’Eden dans notre poitrine, notre propre jardin intérieur nous fait pressentir que certaines de ses descriptions sont crédibles notamment celles qu’on trouve dans la Bible au livre d’Isaïe (11 :6-9) :

Le loup habitera avec l’agneau,

la panthère se couchera avec le chevreau,

le veau, le lionceau et la bête grasse iront ensemble,

conduits par un petit garçon. 

La vache et l’ours paîtront,

ensemble se coucheront leurs petits.

Le lion comme le bœuf mangera de la paille.

Le nourrisson jouera sur le repaire de l’aspic,

sur le trou de la vipère, le jeune enfant mettra la main.

On ne fera plus de mal ni de violence sur toute ma montagne sainte,

car le pays sera rempli de la connaissance de Yahvé,

comme les eaux couvrent le fond de la mer.

Le « Signe », le dernier message surnaturel, offre aussi des passages fulgurants d’un monde échappé à tous les déterministes dont il est impossible pour l’instant de déterminer la part allégorique et la part réelle :

Alors, ce sera Mon Jour. D’un geste J’arrêterai l’astre sous vos pieds ; il n’y aura plus ni jours ni nuits mais Ma Lumière couvrira tout sans cesse ;

Je descendrai visiter Mes Granges, J’étendrais Mes deux Bras sur l’univers et il criera sa liesse, il tremblera de plaisir,….(31/8-9)

La ronce laisse les pics, le mort revient, la mâchoire relâche, le sang redevient clair.

Les hommes deviennent les frères, le monde devient le nuage d’or où les nations s’embrassent, où le frère ne vend pas le pain et la laine. (XIX/8-9)

N’est-ce pas cette émergence que j’attends, que l’humanité attend depuis des milliers d’années et dont elle a la nostalgie parce que la mémoire d’Eden coule dans nos veines comme un fleuve qui rappelle le souvenir du Ciel. Notre soif d’une vie idéale, d’un être magnifique, d’une humanité capable de construire une belle terre heureuse pour tous, serait l’expression de cette mémoire qui palpite en nous et qui alimentent nos intentions. Mais ces pensées cachées traversent les marais de notre histoire où elles se chargent de tous les échecs à cette grande réalisation, accumulés en nous. Il nous appartient de filtrer le trajet de l’idéal en nous et d’en faire une magnifique rivière de beauté qui viendra se joindre aux autres pour en faire un océan de bonheur qui par sa couleur se confondra avec celle du Ciel.