La recherche du monde idéal, l’aspiration au Jardin d’Éden ne s’est jamais concrétisée parce que l’activité de l’esprit qui pourrait la penser ne s‘est jamais affranchie d’enjeux de récupération, d’enjeux de pouvoirs. Les pouvoirs changent, on est passé de la royauté à la république ; de la crainte de dieux clientélistes à la recherche des conséquences tangibles ; on est passé d’esclavages aux droits de l’homme ; de la précarité alimentaire en danger de disette à la société d’excès de consommation. Pourtant la soif d’idéal et celle de réponse au questionnement non formulé restent.
Ce décalage entre une réalité supportable uniquement grâce à l’entretien de mythes modernes et l’aspiration profonde à une autre vie, est justifiée par la faiblesse de la nature humaine.
On pourrait se contenter de cette faiblesse et beaucoup y souscrivent mais il y a un hic. Elle n’éteint pas l’aspiration au Jardin d’Éden, à la société idéale. Elle la détourne simplement. De nos jours, cette soif est récupérée dans des héros mythiques, racoleurs et infantiles que l’industrie médiatique vend aux désespérés qui s’ignorent ; elle l’assimile notamment à ces héros sportifs, payés des fortunes pour faire croire à ceux qui les admirent qu’ils sont des champions, (mutation du sentiment divin).
Certes, des footballeurs payés un million d’euros par mois sont de magnifiques et très habiles jongleurs mais ils ne produisent qu’un rêve d’identification à tous ceux qui ne le sont pas. En revanche, des éboueurs sont payés au smic bien qu’ils accomplissent une des tâches les plus utiles. Ce rapport salarial est le symptôme d’une société déséquilibrée, donc mythique. Arrive toujours un moment où la réalité fait s’écrouler la conception mythique de la société et provoque une crise, économique, politique, religieuse, sociétale, etc. Et la possibilité de concrétiser cette belle aspiration à un Jardin idéal, reflue comme une marée basse qui s’éloigne des côtes.
Alors, comment échapper à l’absurde d’une situation qui voit un humain coupé en deux : D’un côté, il aspire à un monde idéal et de l’autre, toutes ses tentatives pour le concrétiser échouent ? L’intérêt avec cette manière d’aborder les choses c’est qu’elle fait refluer la possibilité de l’émergence du Jardin d’Éden de l’extérieur de l’humain, religions, politiques, philosophies, sciences, arts, etc., à l’intérieur : la nature humaine, son vécu comme vecteur d’un possible monde idéal.
La question de l’idéal humain a déjà été posée de cette manière dans l’histoire : C’est de chaque humain de base que la réalisation du monde idéal, du Jardin édénique doit partir. Des prophètes aussi prestigieux que Jésus, Mouhamad, Gandhi et d’autres l’ont formulée. Ils ont été mal écouté parce que cette orientation demande de dépasser la peur de l’inconnu.
De l’intérieur de l’humain d’accord, mais d’où ? L’écueil vient de ce que l’humain ne se connaît pas. Nous sommes capables d’inventer des objets ultra perfectionnés pour inventorier des galaxies situées à des années-lumière mais nous ignorons comment fonctionne notre psyché. Pourquoi l’humanité a-t-elle peur de se connaître, de se fouiller, de se découvrir ? Depuis que nous avons inventé des moyens d’investigation qui permettent de suivre le cheminement de la pensée, il semble que l’humanité n’ait jamais accepté de regarder en face ses défauts. Le truc est infaillible et justifie une grande partie de nos malheurs : c’est toujours la faute des autres ! Mais pourquoi ça fait si mal de se voir tel qu’on est ? Il ne s’agit pas de focaliser sur le côté négatif de l’être humain mais il semble raisonnable de penser que si je ne vois pas mes limites, mes manquements, mes fautes, je ne pourrai pas prendre totalement conscience de mes beaux côtés.