Les formes d’intelligence actuelles, religions, sciences, philosophie, psychologies, arts, etc., n’ont pas tari la recherche d’un ailleurs. De nos jours elle se perpétue dans les produits que les industries médiatiques diffusent de manière massive jusque dans l’intime des psychés humaines. La démesure et la surenchère de ces formes déflorent la soif d’une belle vie, la soif d’un ailleurs idéal ce qui engendre une dureté accrue de l’existence. Cela tient à la dérive de notre aspiration profonde à l’idéal confrontée à la réalité de plus en plus rationaliste et matérialiste qui cantonne la recherche du Jardin idéal à l’extérieur de l’humain et non à l’intérieur.
Ce sont les religions en premier, qui sans doute par incrédulité, ont déplacé cette recherche en cultivant l’idée d’un dieu extérieur à l’humain, lointain, là-haut au ciel, dégagé des problématiques humaines, insaisissable ou terrible, ou un dieu sous de multiples figures ou éclaté en de multiples entités, incarnées par des forces naturelles, etc., plutôt qu’une force divine insérée dans le fond de l’humanité. Pourtant, il y a un lien plus qu’étroit, indissoluble, entre l’aspiration au Jardin d’Eden, à la société idéale et l’existence d’un Être transcendant, sans limites, infini et éternel.
La science a reproduit ce schéma plutôt que s’en affranchir.
Pour décrire le monde, les différentes branches de la science se positionnent extérieurement à l’objet à étudier et lui appliquent des instruments (télescope, microscope, sonde) et des procédés (calculs, protocoles). L’esprit scientifique se pose en observateur : Il y a l’objet de la science (par exemple ce qu’on voit au microscope, les échantillons de population à étudier, etc.,) et le chercheur. Le chercheur n’est concerné par son travail que professionnellement. Ce n’est pas pour lui un enjeu vital. S’il trouve une molécule ou un procédé, il passera à autre chose. Une fois son travail terminé, l’objet de son étude ne l’a pas transformé.
Ce conditionnement installe un rapport de dualité : il y a le sujet et l’objet. Dans de nombreux domaines, les sensations, sentiments, émotions que l’on peut ressentir dans les pratiques scientifiques (empathie, pitié, chagrin, altruisme, colère) sont considérées comme détournant de l’objectivité nécessaire à l’établissement de résultats fiables ou de soins efficaces. Cette condition d’objectivité – une belle manière de recycler l’indifférence – fait de la connaissance intellectuelle insensible, le moteur de la démarche. Il demande une position mentale, neutre, non impliquée dans l’objet étudié, un détachement pour ne pas « polluer » l’expérience par des émotions.
Historiquement, cette approche vient de très loin. Très tôt de nombreux et notables penseurs ont considéré que tout ce qui est de l’ordre du sensible, émotions, sensations, sentiments, fausse la vision des choses. En soi cette manière de voir est tronquée parce que la plupart des informations qui arrivent au cerveau passent par le corps, et que l’œil, l’oreille ne sont pas neutres mais dépendent de la capacité de l’être à accepter l’information. L’idée que seule une pensée abstraite porterait une connaissance pure relève d’un arbitraire concluant à une nature et un humain tronqués, plutôt pensés que vécus, rendus abstraits, mythique, une certaine idée des choses dont l’écologie par exemple, est la dernière puissante expression.
Ces conditions scientifiques limitent forcément la manière d’appréhender le réel. Là où elles ne peuvent s’appliquer la connaissance est laissée en friche. La réalité dépendrait donc du langage (par exemple mathématique) ou de la procédure qu’on peut lui appliquer. Pour expliquer le monde, la science a besoin que l’univers soit stable mais tout bouge dans l’univers et les conditions de l’expérience de vie ne se reproduisent jamais à l’identique. En fait il y a d’un côté le laboratoire et de l’autre la vie, foisonnante riche et évolutive. On comprend alors pourquoi la science ne peut répondre à la soif de réponses humaines : La vie se connaît réellement par une approche totale : pensée mais aussi sentie. L’intériorité est une source de perceptions incontournable. Aborder le monde juste par la pensée pour l’étudier équivaudrait à se considérer dans une gare, expliquant comment, à quelle heure, à quelle vitesse, vers quelles destinations, passent les trains alors que l’important est de voyager.